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dimanche 6 juin 2021

Étrange, en effet!

J'avais envie de légèreté et de nouveauté. Et la magnifique couverture de 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange de Elif Shafak (Éd, Flammarion, 2020, 400 pages) et un résumé intriguant m'ont incitée à le lire.


Et si notre esprit fonctionnait encore quelques instants après notre mort biologique ? 10 minutes et 38 secondes exactement. C'est ce qui arrive à Tequila Leila, prostituée brutalement assassinée dans une rue d'Istanbul. Du fond de la benne à ordures dans laquelle on l'a jetée, elle entreprend alors un voyage vertigineux au gré de ses souvenirs, d'Anatolie jusqu'aux quartiers les plus mal famés de la ville. En retraçant le parcours de cette jeune fille de bonne famille dont le destin a basculé, Elif Shafak nous raconte aussi l'histoire de nombre de femmes dans la Turquie d'aujourd'hui. À l'affût des silences pour mieux redonner la parole aux « sans-voix », la romancière excelle une nouvelle fois dans le portrait de ces « indésirables », relégués aux marges de la société.


Comment qualifier ce roman? Roman noir, socio-philosophique...

Chacune des dix minutes qui suivent l'arrêt du coeur de cette pauvre fille va libérer de son esprit toujours en fonction des souvenirs des écueils des traditions familiales, de la culture orientale, de la religion musulmane, de l'innocence de l'enfance, de la résilience, des ambiances, des rares amitiés de ce milieu glauque. Shafak a trouvé une trame originale pour donner une voix aux filles et femmes turques via les souvenirs de cette prostituée très attachante, douée pour le bonheur en dépit du sort réservé aux personnes de sa condition.

Je m'attendais à autre chose, je ne sais pas, quelque chose de plus solide... mais bon, ça changeait du genre polar! 

vendredi 14 mai 2021

Serge Bouchard, désormais muet

Serge Bouchard est décédé mardi. Serge Bouchard, je l'ai surtout entendu. Pas lu. Pourtant sa plume était très prolifique et son testament colossal. Comme si sa voix était plus envoûtante, plus riche que ses textes. Et pourtant non...

Pourquoi a-t-on soudain envie de lire un auteur en apprenant son départ? C'est humain, je pense. 

L'homme descend de l'ourse, publié chez Boréal en 1998 (224 pages). 


Je pensais le lire d'une traite pour ensuite réaliser qu'il faut le prendre par petits bouts. Pour intérioriser ses pensées, ses mots, ses gestes, sa voix désormais muette... Parlant de voix, c'est sa voix, à Bouchard, que j'entends me conter ces bouts de vie quotidienne, ces lieux communs. Parce qu'elle est encore toute fraîche des ultimes entrevues qu'il a données, de ses lectures à la radio... Parce qu'elle est unique. Comme le gars.

vendredi 29 janvier 2021

Nelly Arcan, comme un thriller

J'avais décidé, au début de l'an 2 de cette nouvelle ère de glaciation sociale, de lire d'autres genres littéraires, d'élargir mon horizon, d'apaiser mon exaspération, mon impuissance... Mais pourquoi Arcan me direz-vous? C'est pas la fille pour te calmer, au contraire! Elle t'amène dans ses propres retranchements, dans sa folie, dans sa tête, dans son corps... Avec elle, un chien, c'est un chien! (Je dis «chien» parce que j'haï les chats...) C'est jamais gris! Noir ou blanc! À prendre ou à laisser! Mais elle t'ancre dans la réalité, aussi laide soit-elle... Exit les vierges offensées! 

A ciel ouvert* de Nelly Arcan (Éd.Points, 2019, 251 pages)

À ciel ouvert raconte l’histoire de Rose et de Julie, et de leur compétition pour l’amour d’un homme, Charles. L’action se déroule au cœur du Plateau-Mont-Royal, un quartier de Montréal « où tout le monde se croisait sans cesse 3 », entre le gym, le bar Plan B et le toit de l’immeuble où les trois personnages habitent. Les protagonistes sont issus d’un milieu que l’on pourrait qualifier de bourgeois-bohème, tous trois étant des travailleurs du secteur culturel ; Charles est photographe de mode, Rose est styliste et Julie est documentariste. Charles vit avec Rose une histoire d’amour sereine, jusqu’au jour où il fait la rencontre de sa voisine de palier, Julie. Les deux femmes, malgré leurs apparentes différences, ont beaucoup en commun, dont un penchant immodéré pour la chirurgie plastique. Les deux personnages féminins, explique Nelly Arcan, « se ressemblent étrangement. Une femme à deux têtes. On peut dire qu’il s’agit d’une même femme dont l’une réfléchit son propre état et le monde dans lequel elle vit, par sa pensée, alors que l’autre agit dans le monde. Julie pense sa propre aliénation alors que Rose s’y engloutit, va ultimement en toucher le fond par la vaginoplastie. Julie voit et Rose montre 4 ». Après plusieurs rencontres, Charles et Julie tombent amoureux l’un de l’autre, laissant Rose au désespoir. Cette dernière se réfugie donc dans les bras de Marc, un chirurgien esthétique fortuné. Avec l’aide involontaire de son nouveau compagnon, elle va préparer un stratagème, retransformer son corps dans l’espoir de reconquérir son amour perdu. À ciel ouvert est une réflexion sur la beauté et l’image de soi dans une société que l’on décrit souvent comme narcissique. Le livre jette un regard acerbe sur cet idéal obsédant de beauté qui incite les gens, plus particulièrement les femmes, à se dépasser et parfois même se transformer pour rester belles et jeunes à jamais. (source : nellyarcan.com)

Je lis les oeuvres de Nelly Arcan avec un certain intervalle. Pour étaler le plaisir. Parce que la source de ces oeuvres est désormais (et malheureusement) tarie... Et aussi parce que c'est dense, lourd, mais tellement beau. Sa décision de se donner la mort lui appartient, mais je peux à la limite comprendre la charge mentale insoutenable de cette femme d'une telle lucidité, d'une telle sensibilité... Tiens, tiens, me voilà psychologue maintenant? N'y voyez pas un aveu de mal-être de ma part... Je me porte très bien physiquement, et assez bien psychologiquement. Comme mes congénères, je compose avec les aléas de la vie, quoi! C'est ça être un adulte! 

Je reviens à A ciel ouvert. On n'est pas dans la fiction à mon avis. Dans le récit? Je le crois. C'est cru sans être choquant, ces pensées, ces mots, ces émotions... On est à la fois dans le superficiel avec la chirurgie plastique, l'image corporelle, la quête de la jeunesse éternelle, l'oeil du photographe de mode, l'obsession de l'image, et la profondeur avec l'enfance blessée, l'alcoolisme, le mal-être physique, la schizophrénie. Les personnages sont complexes, tourmentés, à l'image de Arcan. Sa plume est acide, tranchante comme un scalpel. Avec cette tension qui croît, j'ai l'impression de lire un thriller, raison pour laquelle ce billet apparaît sur cette page. Il y a le suspense, l'appréhension, les manigances. Et ce ciel, qu'elle décrit au début de chaque paragraphe... 

Il me reste quelques oeuvres, quelques textes de Arcan à lire. Et après, je vais la relire....

*À ciel ouvert, troisième roman de Nelly Arcan, est publié en 2007 et marque une « coupure par rapport à Putain et Folle 1 ». En effet, après deux œuvres d’autofiction, Nelly explore des formes littéraires plus classiques : la narration se fait désormais à la troisième personne et le récit, pour une plus large part fictif, est davantage dramatisé.

jeudi 17 décembre 2020

Kukum de Michel Jean

Kukum, ce roman de Michel Jean, est sur plusieurs tribunes ces dernières semaines. On l'a réédité tant il est vendu. Et il se retrouve sur la liste de lectures suggérées par des personnalités (tiens, je devrais en produire une...). Ce ne sont pas des motifs pour m'inciter à lire un roman, mais comme je veux participer au club de lecture en ligne d'Espace littéraire le 4 janvier prochain et qui portera sur Kukum (Éd. Libre expression, 2019, 224 pages), autant m'y attaquer.


Ce roman retrace le parcours d'Almanda Siméon, une orpheline qui va partager sa vie avec les Innus de Pekuakami. Amoureuse d'un jeune Innu, elle réussira à se faire accepter. Elle apprendra l'existence nomade et la langue, et brisera les barrières imposées aux femmes autochtones. Almanda et sa famille seront confrontées à la perte de leurs terres et subiront l'enfermement des réserves et la violence des pensionnats. Racontée sur un ton intimiste, l'histoire de cette femme, qui se déroule sur un siècle, exprime l'attachement aux valeurs ancestrales des Innus et au besoin de liberté qu'éprouvent les peuples nomades, encore aujourd'hui.

C'est un bel hommage que Michel Jean fait à sa grand-mère en lui donnant la parole, parce que c'est essentiellement ça : il l'a écoutée lui raconter sa vie et l'a lui-même racontée pour qu'elle ne tombe pas dans l'oubli. Rien de prétentieux, juste la transmission orale propre au peuple autochtone de connaissances, d'expériences, d'un mode de vie, d'une culture qu'on connaît à peine. J'ai aimé qu'il ajoute une carte géographique, des photos de membres de sa famille. On essaie d'imaginer le reste... Et la fin : on comprend encore mieux. Un roman inspirant le respect, l'admiration, d'une femme à la base de sa lignée. 

mardi 8 décembre 2020

Pause polar : La femme qui rit, de Brigitte Pilote

Je sais, ce n'est pas un polar... et après? Je ne suis pas si bornée, si psychorigide... non? Est-ce ma façon de «bouder» parce qu'on a mis notre club de lecture de romans policiers en pause à cause de vous savez quoi?


N'empêche que j'ai bien aimé ce roman de Brigite Pilote, la soeur de l'autre, Marcia, La femme qui rit paru aux Éditions du Seuil en 2020 (160 pages).


Depuis la mort de sa femme, Émile Sever mène avec son fils une existence recluse sur la ferme familiale, jusqu’au jour où il se résout à engager une domestique. Celle qui se présente a un passé mystérieux, une volonté farouche de s’ancrer quelque part. Aussi Florian l’accueille-t-il avec hostilité. Son père, obsédé par la transmission de son patrimoine à sa descendance, se prend à imaginer qu’elle pourrait être la parfaite épouse. Florian se fait à l’idée, d’autant que cela lui permet de préserver son jardin secret. Et l’enfant paraît. Portrait d’un monde terrien, où les êtres se débattent avec leurs désirs, La Femme qui rit sonde les âmes qui vacillent sous le poids des traditions. Ce roman âpre et fascinant, poignant jusqu’au dénouement radical, confirme la voix singulière de cette autrice québécoise.


L'auteure va à l'essentiel avec une économie de descriptions et de dialogues au profit de réflexions profondes, d'un vocabulaire riche. Les personnages, attachants, on est dans leur tête, dans leurs pensées, sans filtres... On n'est quelque part en Europe, en milieu rural, à une certaine époque (pas si lointaine), et ce n'est pas important. Il n'y a pas de longueurs, on saute les détails, on relie les bouts de vie parce que ce qui se passe entre eux n'apporterait rien de plus à la compréhension de la psychologie des personnages. Finalement, ça été un bon choix littéraire.